Monastère de Tsurpou

L´un des derniers Occidentaux à avoir visité Tsurpou avant l´invasion chinoise et la furie destructrice qui s'ensuivit est Hugh Richardson, qui représentait alors le gouvernement britannique au Tibet. Il raconte:

Le XVI ème Karmapa" La mort de Sa Sainteté le seizième Gyalwa Karmapa raviva dans ma mémoire les quelques occasions où j'eus le privilège de le rencontrer, en particulier deux visites dans son grand monastère de Tsurpou. La première date de 1946, lors d'un voyage de Lhassa à Gyantse, en passant par Tolung et Nyemo. À six kilomètres du monastère, le Chandzö (intendant) vint à ma rencontre et mescorta jusqu'à la demeure d'été de Rinpoché dans une charmante saussaie, un peu à l'écart du monastère. Au centre, on avait installé une grande tente, réchauffée de tapisseries, au milieu de laquelle avait été posé un immense lit en cuivre, telle une île au coeur de l'océan. Yab Kusho, le père de Rinpoché, m'invita à déjeuner, après quoi, je fus reçu dans son salon, par le Rinpoché en personne. Cétait une pièce lumineuse et rayonnante qui donnait sur un petit jardin de fleurs dans lequel s'ébattait un magnifique paon. L´endroit était empli d'horloges de toutes sortes et décoré des cages de ses oiseaux préférés : les perruches et les canaris. Rinpoché avait alors vingt-trois ans environ. Cétait un jeune homme calme et fort, au sourire facile, qui avait le sens de l'humour. Nous eûmes une longue conversation amicale, puis, comme je devais partir tôt le lendemain, il ne resta que le temps d'une courte visite du monastère.

La vallée de Tsurphu" Le jour suivant, je constatai que la gentillesse de Rinpoché m'avait devancé et que des tentes avaient été dressées pour mon groupe à la base de campement de Kharkha Drok, un grand plateau de pâturages où les yacks paissaient, çà et là. À l'ouest, non loin de mon camp, les eaux de Lhorong Machu remontaient vers le nord, en direction du monastère du "Karmapa Chamar" (Chamar Rinpoché) de Yangpachen à une cinquantaine de kilomètres, trop loin pour une visite. Au-delà du fleuve, tout au fond de la plaine, des panaches de vapeur sélevaient des geysers d'eau chaude. Cette région fournit aujourd'hui l'énergie géothermique de Lhassa.

" La grandeur et l'intérêt de Tsurpou Gompa, dont je n'avais jusque-là que très peu entendu parler et où, je crois, aucun étranger ne s ) était jamais rendu, me décida à le visiter de nouveau, ce qui me fut possible en 1950, pour faire mes adieux à Sa Sainteté avant de quitter le Tibet. Après tant d'années, même avec l´aide des notes prises à cette époque, ma mémoire ne peut qu'esquisser grossièrement quelques caractéristiques marquantes du grand monastère avec ses chapelles et ses salles imposantes, ses merveilleuses images, fresques et thangkas, et bon nombre de trésors religieux. J'espère qu'un des moines érudits de Tsurpou qui vivent aujourd'hui à Rumtek sera amené à faire pour son vieux monastère ce que Dzasa Jigme Taring a fait pour celui de Jokhang à Lhassa, et qu'il pourra tracer un plan détaillé indiquant l'emplacement des temples, et des chapelles, et inventorier leurs richesses.

Hutte du premier Karmapa - Dusum Kyenpa" En attendant, laissez-moi essayer de décrire ce que je peux. Bien que je n'aie eu aucune nouvelle précise du sort fait à Tsurpou par la Révolution culturelle j'ai bien peur qu'il ne faille en parler au passé. Le monastère se dressait à l'abri d'une colline couverte de broussailles sur le flanc nord dune haute vallée étroite et dénudée. Devant, coulait un petit affluent du Tölung Après avoir passé une porte étroite dans la haute enceinte qui entourait le monastère, on arrivait à une grande cour pavée flanquée de bâtiments sur trois côtés, le c ôté ouest restant ouvert.

" Au centre, s'élevait une colonne de pierres datant du règne de Ralpachen et décrivant la fondation dun temple en hommage à Changbu, à Tolung. La colonne fait face à une volée d'escaliers raides, en pierres, menant à une entrée protégée par un rideau de chaînes, où se trouvait peut-être un Gôngkang. Je me demandais si cétait là le site &origine du premier temple mais j'appris plus tard que la colonne faisait autrefois face à la grande salle réservée aux assemblées, plus à l'intérieur du monastère. Personne ne semblait connaiÎtre le temple de Ralpachen ni le nom de Changbu.

" Le temple principal, haut et sombre, contenait la célèbre image de cuivre de Sakyamouni, connu sous le nom d' Ornement du monde, gravée aux environs de 1265 sur les instructions du deuxième hiérarque de Chanak, Karma Pakchi. Elle mesurait environ dixhuit mètres de haut et renfermait les reliques de Bouddha et de plusieurs maîÎtres religieux. J'avais l´impression que sa tête était assez plate. Une histoire célèbre raconte que Karma Pakchi, trouvant que l'image penchait d'un côté, s'assit en méditation à côté d'elle et en inclinant son corps, amena l'image à suivre son mouvement, la ramenant à la perpendiculaire.

" Le toit situé au-dessus de la tête de cette image est surmonté d'un rgya-phibs doré, rappelant les petits toits des pagodes. On dit qu'il fait partie d'un immense toit identique que les Mongols avaient volé en Inde, puis abandonné près de la frontière chinoise. Karma Pakchi le découvrit, mais ne put le ramener en entier. La partie qu'il réussit à rapporter fut adaptée pour couvrir la tête de la grande image. Sa couleur plutôt foncée était due, dit-on, à ses nombreuses vicissitudes. Le temple principal abrite la petite chapelle de Dusoum Khyenpa, le premier hiérarque et fondateur du monastère. C'est peut-être la partie la plus ancienne de tous les bâtiments.

" Un autre toit doré surmontait une grande salle dans laquelle se trouvaient de nombreux chôrten contenant les cendres et autres reliques des précédents hiérarques et d'autres Karmapas Lamas. Quatorze d'entre elles étaient hautes et massives, atteignant peut-être douze mètres de haut. Celle de Dusoum Khyenpa, au dôme sobre recouvert d'argile, simplement décoré de silhouettes peintes, me rappela la tombe dAtisha à Nyethang. Des vases ornementaux entouraient sa base. La tombe de Karma Pakchi était encore plus austère. Largile de son dôme n'était pas peint et ne présentait aucun motif. Les tombes des hiérarques qui suivirent étaient un peu plus élaborées bien qu'essentiellement d'argile noir aux motifs dorés, beaucoup plus simples et plus impressionnantes que les luxueuses tombes dorées des lamas Drigung à Yangri Gompa ou de Drigung Thil, par exemple. Il y avait aussi des tombes et des reliquaires de certains Karmapas "Chapeaux rouges" et certaines des incarnations des Pawo Rinpoché, parmi lesquelles celle du grand historien Pawo Tsuglag Threngwa.

" On me montra également de nombreuses images finement dorées dont une du neuvième Charmapa Lama ("Chapeau rouge") qui continuerait d'irradier une chaleur notable. Il y avait aussi une image de Lama Chang qui, à une époque, créa des difficultés aux Karmapas mais se réconcilia avec Dusoum Khyenpa, ainsi qu'une grande image décharnée de Milarepa qui serait de sa propre main, très différente de la silhouette robuste gravée dans la corne de rhinocéros par une incarnation précédente et conservée avec les autres images précieuses dans les salles privées de Rinpoché.

Monastère de Tsurpou" Où que j `aille dans le monastère, tout était propre et bien tenu et les moines montraient des visages empreints de discipline et de gravité sereine. " Au-dessus de l'entrée du temple principal, se trouve une tablette de bois peinte en bleu et or, offerte par l'empereur chinois Yung-Ho, sur laquelle est inscrit son nom. L´empereur avait une dévotion particulière pour la cinquième incarnation, Dechin Shegpa, comme en témoigne le remarquable rouleau que jai décrit et traduit dans lejournal de la Société royale d'Asie, 1959. Il mesure environ quinze mètres de long par sept cents mètres de haut. Ses panneaux présentent d'élégants tableaux illustrant le miracle réalisé par le lama chacun des vingt-deux jours que dura sa visite en Chine en 1407. En alternance, des panneaux aux lettres d'or décrivent le sujet de chaque tableau en cinq langues.

" Il y a aussi des trésors datant des premiers contacts des lamas Chanak avec la dynastie mongoledes Yuan : des vases en porcelaine, un panneau &'ivoire sculpté dans la chambre de Rinpoché, des images de bronze et un grand sceau en or portant des inscriptions hor-yig avec un dragon sur le manche.

" Ce sceau est, je crois, conservé en sécurité à Rumtek, et un examen devrait permettre de dire s'il s'agit de celui offert par Mongka Khagan à Karma Pakchi qui lui fut ensuite repris par Kubilai et rendu au lama Rangdjoung Dordjé par l'empereur Togh Temür en 1331. On me montra aussi des lettres des empereurs chinois et bien dautres trésors parmi lesquels des manuscrits sur feuilles de palmier.

Vallée de Tsurpou" Un autre souvenir vivace de ma deuxième visite est le moment où Sa Sainteté s'offrit à célébrer la cérémonie de la coiffe noire. Elle est aujourd'hui relativement connue en Europe et en Amérique mais était encore à l'époque considérée comme un mystère, même à Lhassa, et mon équipe était à la fois réjouie et inquiète de cet honneur. Nous fûmes tous profondément impressionnés par ce rituel solennel et ses explosions de musique exaltantes comme par la concentration et la gravité avec laquelle Rinpoché la célébrait. À la fin, lorsqu'il me tendit le cordon de bénédiction que jai gardé, je fus extrêmement surpris et touché qu'il m´honore du dbu-thug, le toucher des deux fronts. C'est avec cet instant présent à l'esprit, que je me joins aux myur-byon gsol´-debs, priant pour que sa réincarnation apparaisse rapidement pour le bienfait des êtres sensibles. "

Bien peu de ces trésors ont pu être sauvés par le seizième Karmapa lorsqu'il décida de quitter Tsurpou en 1959. Ils furent pillés, détruits... En 1966, une unité d'artillerie de l´armée chinoise s'engagea dans la vallée du Tolung et commença à ajuster ses tirs sur la Gompa. Mais les obus n'arrivèrent pas à entamer les murs, épais de plus de trois mètres, du temple principal. Les militaires s'en retournèrent et laissèrent la place à des artificiers qui, pendant plus d'une semaine, creusèrent des galeries dans les murs, les bourrèrent d'explosifs et, systématiquement, détruisirent l'ensemble des bâtiments sans en laisser un seul intact.

 

 

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