Retour à la page principale Lettre de Bokar Rinpoche adressée À Son Éminence Shamar Rinpoche et à Tobga-la,
Nous avons reçu le 17 février, votre communiqué en date du 28-01-94, adressé au monastère de Mirik et à moi-même. Les points essentiels que je souhaite aborder sont comme suit. Premièrement, pour ce qui est du passé, en dépit d’une longue attente de douze ans avant que n’apparaisse la précieuse réincarnation de Sa Sainteté le suprême XVIe Karmapa, nous n’avons jamais cessé de croire que les quatre éminences, les fils du cÅ“ur de Sa Sainteté, flambeaux de la lignée Kagyu, assumeraient sans déroger leur responsabilité quant à cette affaire. Le 19 mars 1992, les quatre éminences ont ensemble annoncé aux délégués de l’association sikkimaise Lhadey, à d’autres organisations prépondérantes, ainsi qu’à l’assemblée des moines et des laïcs que la Lettre de prédiction était en leur possession et qu’elle était d’une clarté indubitable. On nous a assuré que, dans six mois, une déclaration formelle et détaillée serait faite. Cet avis tant attendu a empli nos cÅ“urs d’une foi, d’une dévotion et d’une joie ineffables ! Quelques mois plus tard, cependant, nous avons commencé à entendre diverses rumeurs voulant que Shamar Rinpoche aurait déclaré qu’un communiqué à la date prévue était désormais incertain et qu’il pourrait être reporté. Au cours des cérémonies à l’occasion du décès de Son Éminence Jamgon Rinpoche, j’ai rendu visite à votre éminence, à votre résidence, pour exprimer mon grand désarroi face à un obstacle d’une telle gravité pour notre lignée, obstacle qui avait emporté Son Éminence Jamgon Rinpoche. En ces circonstances particulièrement douloureuses pour notre lignée, et en l’absence de la précieuse réincarnation de Sa Sainteté, je vous ai solennellement prié, avec la plus pure motivation, que les trois Rinpoches restants viviez longtemps, que vous veillez à préserver une entente harmonieuse et mainteniez vos samayas. Je vous en saurais gré. Peu après, le 8 juin 1992, au monastère de Rumtek, vous avez convoqué une assemblée de moines et de laïcs, et proclamé que, puisque la Lettre de prédiction provenait de Situ Rinpoche, vous la remettiez en question et la rejetiez. Cette déclaration suscita en nous tous encore davantage d’angoisse. Ce soir-là , Ponlop Rinpoche, Sangye Nyenpa Rinpoche, Bero Khyentse Rinpoche, Dilyak Drupon Rinpoche et moi-même, vous avons rendu visite personnellement à votre résidence. Puisque notre tâche première était de retrouver la réincarnation incontestable de Sa Sainteté le Gyalwa Karmapa, nous vous avons demandé si vous déteniez la véritable Lettre de prédiction de Sa Sainteté. Ou alors, si votre propre vision pure vous permettait de vous prononcer en toute confiance, il faillait nous en informer sur-le-champ. Vous avez répliqué que la tradition voulait que le Karmapa laisse derrière lui une lettre de prédiction ou parfois des instructions orales à leurs disciples très proches. En l’occurrence, une instruction avait été confiée à une personne qui, pour l’instant, préférait garder le silence. “ Quand cette personne déciderait de s’ouvrir, si elle a raison, alors j’aurai raison ; si elle a tort, alors j’aurai tort. ” Voilà ce que vous avez déclaré, sans toutefois nous fournir de preuves auxquelles nous aurions pu accorder foi. Par conséquent, nous étions encore plus préoccupés de ce qui allait se produire autour de la réincarnation de Sa Sainteté. Qu’il existe ou non une Lettre de prédiction, nous avons, pour finir, enjoint les trois régents de faire très attention à préserver l’harmonie entre eux et à protéger le pur samaya qui les liait, et d’en venir à une conclusion concernant la réincarnation de Sa Sainteté. Nous avons adressé la même prière à Situ Rinpoche et à Gyaltsap Rinpoche. Entre temps, nous vous avons également demandé de tempérer vos commentaires et de restreindre vos actions dans cette affaire. Je suis profondément déçu que vous n’ayez pas pris en considération nos requêtes et que vous ne vous y soyez pas plié. À cette époque aussi, moi-même et Bero Khyentse vous avons rencontré, Tobga-la, pour vous informer que, en raison des circonstances explosives entourant la réincarnation de Sa Sainteté, vous, en tant que Secrétaire général, étiez le mieux qualifié pour servir de porte-parole pour les Tulkous, les lamas et les disciples de notre lignée. Nous vous avons demandé de prier les trois régents d’une manière appropriée de préserver l’harmonie et de garder pur le samaya entre eux afin d’en arriver à un accord concernant la réincarnation de Sa Sainteté. Vous avez rejeté notre requête pourtant sincère. À l’époque où les régents étaient en désaccord, vous auriez pu consulter les autres Rinpoches, les lamas et les monastères de la lignée, de la même manière que lorsqu’on a un abcès dans la bouche, on le traite à cet endroit. Cependant, vous n’avez même pas tenté de résoudre cette question au sein de notre lignée. Vous avez tenu des propos diffamatoires partout, à qui voulait vous entendre. Ceci eut pour effet de propager à large échelle le doute, la confusion, les malentendus ; à leur tour, nombre de disciples perpétuèrent ces rumeurs malfaisantes, ce qui nuisit gravement au Bouddhadharma et surtout à notre lignée. En second lieu, pour ce qui est du présent, en accord avec notre tradition séculaire, parce que le contenu de la Lettre de prédiction de la main du précédent Gyalwang Karmapa concorde parfaitement à la vision pure et sans entrave du premier maître bouddhiste en ce monde, S.S. le Dalaï Lama, nous avons retrouvé la réincarnation indubitable du XVIe Karmapa ; celle-ci a été confirmée par le plus haut sceau d’approbation, le précieux Buktham. C’est ainsi que le suprême XVIIe Karmapa Orgyen Drodul Trinley Dorje fut intronisé au siège d’or de tous ses prédécesseurs, à Tsurphu. De ce fait, un deuxième Karmapa ne pourrait jamais, en aucune circonstance, être reconnu ou accepté. Règle générale, le nombre d’émanations qu’un Bouddha ou un Bodhisattva peut avoir est illimité ; en revanche, tout au long de l’histoire de notre lignée, il n’y a jamais eu qu’un être portant le nom de Karmapa. Le fait que vous tentiez d’imposer un second Karmapa ne peut que susciter, dans l’immédiat et à l’avenir, la dissension et les transgressions de samayas au sein de notre lignée. En conséquence, ne songez même pas à mettre à exécution de tels projets. En troisième lieu, pour ce qui est de l’avenir, au cÅ“ur de cette ère de dégénérescence, je vous enjoins de préserver le plus grand respect à l’égard des précieux enseignements du Bouddha et notamment, à l’endroit de la quintessence de la Lignée de pratique. Même si à l’heure actuelle, en raison d’obstacles au Dharma, certains samayas ont été partiellement transgressés, afin d’éviter une violation complète de ces serments sacrés et d’entraver les activités dharmiques d’une lumière de la lignée Karma Kamtsang, Kunzig Shamarpa, je vous exhorte, tant que le Bouddhadharma perdurera, à songer sérieusement à vous consacrer à des actes dignes du Kunzig Shamarpa, pour le bien présent et futur. J’aimerais souligner qu’en attirant votre attention sur les points ci-dessus, je ne suis pas la rumeur, mes paroles ne dissimule pas d’intentions égoïstes, je ne prends pas partie en raison de connexions personnelles et je ne cherche pas non plus la renommée ou un statut quelconque. Je ne suis nullement préoccupé par mes intérêts personnels. Je suis tout à fait conscient de la bonté et du respect dont vous deux avez naguère fait preuve à mon égard. C’est pourquoi je vous demande de ne pas vous offenser de ma requête sincère, requête dûment soupesée, concernant cette affaire vitale pour notre lignée. À l’avenir, en cette époque difficile pour le Bouddhadharma et notamment, pour la lignée Karma Kamtsang, je reconnaîtrai respectueusement et contribuerai à n’importe laquelle de vos activités, à condition qu’elles soient porteuses d’un éventuel bienfait.
Du monastère Kagyu de Mirik, moi, Bokar Tulkou, vous envoie ce pli, respectueusement. En date du 23 février 1994.
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