Bouddha Shakyamuni
Le dharma, la doctrine que le Bouddha Shakyamuni (le Sage du clan Shakya) enseigna au VIe siècle avant J.-C., est l'une des grandes religions du monde, avec son histoire longue de quelque 2 500 ans. Originaire du nord de l'Inde, le bouddhisme s'étendit en mille ans à Sri Lanka, en Chine, en Asie du Sud-Est, au Japon et au Tibet. Le Bouddha lui-même prédit, en harmonie avec sa vision du caractère transitoire de l'existence, que son enseignement déclinerait à certaines époques avant de fleurir à nouveau. Il est d'ailleurs frappant de voir qu'ayant décliné dans certaines régions de l'Asie, il se soit simultanément enraciné en Europe et en Amérique du Nord.
Bien que l'intérêt pour le bouddhisme se soit affirmé à l'Ouest depuis la fin des années 60, le dharma demeure néanmoins une religion orientale. Pourquoi alors cet attrait des Occidentaux pour le bouddhisme ? Peut-être et surtout parce que le Bouddha - souvent décrit comme le « grand médecin » - offre un diagnostic de la souffrance expérimentée par tous les êtres humains et préconise un mode de vie qui mène, à travers l'effort individuel, à la fin de cette souffrance. D'autre part, la voie bouddhiste propose un code moral élevé fondé sur la compassion et la non-violence, sans exiger la foi en une déité que les Occidentaux trouvent de plus en plus difficile à concevoir. Dans la pratique de la méditation, le bouddhisme offre des moyens d'auto guérison simples et accessibles bien qu'exigeants, qui mènent à la libération spirituelle. Enfin, le bouddhisme, dans ses multiples formes, stimule l'intellect et recèle un vaste héritage artistique. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait pénétré la vie religieuse, intellectuelle et artistique occidentale.
Mais qu'est-ce que le bouddhisme ? Les enseignements des écritures pali originelles , le dharma altier et complexe du Tibet ou bien la très exigeante vision du Zen?
Nous vous proposons un aperçu de la pensée bouddhiste indienne, puis d'esquisser son développement à travers l'Asie. Chaque chapitre couvre des domaines représentatifs de la pratique bouddhiste dans les régions principales où il s'est développé. Le dernier chapitre montre comment le bouddhisme a pénétré la société occidentale, depuis son introduction au XIXe siècle jusqu'à ses formes contemporaines en Europe et en Amérique du Nord. La plupart des traditions classiques du bouddhisme sont représentées et les pratiquants occidentaux, sous la direction de maîtres orientaux, ont à présent établi des monastères et des centres de méditation au-delà des frontières asiatiques. Examinant ce que le bouddhisme apporte en tout premier lieu, beaucoup de bouddhistes trouvent que leur pratique leur permet de s'ouvrir au monde d'une manière vivante, confiante et directe. Une expression en est l'engagement croissant des bouddhistes occidentaux dans des projets d'aide aux sans-domicile, aux malades du sida, dans les aumôneries des prisons et dans la protection de l'environnement. Le bouddhisme enseigne l'interdépendance de tous les êtres. Il reconnaît également leur souffrance inéluctable. Mais le pouvoir du dharma gît dans sa capacité d'alléger cette souffrance en développant la sagesse et la compassion telles que le Bouddha les enseigna. La jeunesse du Bouddha Dans la plupart des religions, des récits content l'origine du monde ou la naissance et les exploits de dieux et de héros. Et nombreuses sont les religions asiatiques qui, tels l'hindouisme et le bouddhisme, se rapprochent les unes des autres, donnant l'impression aux esprits modernes d'un lien étroit entre les idées anciennes. Les anciennes légendes bouddhistes appartiennent pour la plupart aux traditions populaires. Les récits entourant la naissance du Bouddha ne sont peut-être devenus bouddhistes que lorsque les bouddhistes eux-mêmes se les attribuèrent. Beaucoup de doctrines bouddhistes émergent de même d'un contexte partagé. La croyance selon laquelle la renaissance est liée au karma (les actions passées) était répandue en Inde au vil siècle avant J-C Également commune était l'idée que l'ascétisme permettait d'échapper aux renaissances , qu'en abandonnant la société conventionnelle, on pouvait parcourir une vole menant au salut. De telles idées étaient nées de la constatation du caractère insatisfaisant de la vie et de la corruption propre au complexe corps-esprit. Discipliner le corps et purifier l'esprit permettait d'atteindre la connaissance des valeurs ultimes, ce qui amenait la délivrance de la souffrance des renaissances. La pensée du Bouddha repose sur certains aspects de ces croyances, mais son génie réside dans son diagnostic : comment il est possible de réaliser un bonheur moral dans ce monde chaotique. La naissance du futur Bouddha Le Bouddha historique naquit vers 566 av. J.-C., dans une famille de haute caste des Shakya, dans les collines situées au pied des Himalayas, au sud du régions prospères de la plaine du Gange. Le territoire des Shakya fut absorbé durant la vie du Bouddha par l'un de ces États du nord de l'Inde en expansion.
Tout ce que l'on connaît de la naissance du Bouddha vient de légendes rapportées des siècles après sa mort. Le futur Bouddha avait pour nom Siddharta Gautama. Fils de la reine Mahamaya et du roi Suddhodana, sa naissance fut précédée d'événements surnaturels. Tout d'abord, la reine Mahamaya rêva qu'enlevée par des esprits sur un haut plateau, elle s'étendait sous un arbre où un éléphant royal blanc tournait trois fois autour
d'elle avant d'entrer en son sein. Le rêve, interprété par les prêtres de la cour, la préparait à la naissance d'un héros. La naissance eIle~même fut un événement miraculeux. Elle survint non pas dans la cité royale de Kapilavastu mais dans Népal actuel. Au sud s'étendent les un bosquet d'arbres à Lumbini alorsque la reine se rendait en visite dans sa famille. À l'approche du plus noble des arbres, elle en agrippa une branche. L'arbre s'inclina vers elle et, se tenant à la branche, la reine accoucha debout. La légende rapporte que le futur Bouddha naquit en pleine conscience. Faisant sept pas et s'adressant à chacun des quatre quartiers du monde, il dit: « Je suis né pour l'Éveil. C'est ma dernière naissance dans ce monde phénoménal. » Cet épisode significatif préfigurait le souci du futur Bouddha à l'égard du phénomène de la naissance.
« La naissance, la maladie, la vieillesse et la mort sont souffrance », disait-il. Sa propre naissance était la dernière étape de sa progression vers l'extinction (nirvana), après une longue série d'incarnations. Les quatre vérités Le mot sanscrit et pali Buddha signifie « éveillé, illuminé ». Par conséquent, ce n'est qu'après son illumination que l'on peut appeler Siddharta « le Bouddha ». On l'appelle plus fréquemment le Bodhisattva (un être éveillé destiné an nirvana). Il existe quelques légendes sur l'enfance du Bodhisattva, mais la plupart passent directement de sa naissance à sa décision de quitter le palais pour explorer la nature de l'existence. Ce « grand départ » avait été prédit par les brahmanes (prêtres) de Suddhodana. Gardant cela à l'esprit, le roi - effrayé à l'idée de perdre l'héritier . de son royaume - maria Siddharta à Yasodhara et consigna le prince dans les étages supérieurs du palais où des musiciennes « J'enchantaient de leurs douces voix et de leurs badinages ». Mais Siddharta était impatient de voir le monde. Le roi lui permit une excursion dans le parc royal mais interdit la présence de toute personne affligée sur la route menant aux jardins. Les dieux (qui jouent un rôle secondaire dans la légende bouddhiste) saisirent l'occasion pour montrer un signe à Siddharta. Ils changèrent l'un d'entre eux en vieil homme décrépit et le montrèrent au futur Bouddha. « Ami, demanda le Bodhisattva à son cocher, qui est cet homme ? » À l'explication de la vieillesse, il s'écria : « Honte sur la naissance, puisque tous ceux qui naissent doivent devenir vieux ! » Et il revint en ses appartements sans visiter le parc. De semblables événements arrivèrent lors des excursions suivantes. Lors de ses seconde et troisième sortie, les dieux montrèrent au prince l'apparence d'un homme malade et d'un cadavre. Lors de sa dernière visite, il vit un ascète errant, parfaitement serein. « Qui est-ce ? » demanda-il à son serviteur. « Seigneur, voici un homme qui s'est retiré du monde. » La pensée d'un tel retrait plut au prince. En dépit des précautions paternelles, Siddharta avait donc perçu les réalités de la souffrance humaine et renonça définitivement à la vie d'un chef de famille pour rechercher le salut en ascète errant. L´errance sans foyer Deux étapes principales menèrent le Bodhisattva à l´Éveil Ayant renoncé à la vie familiale et à la religion brahmanique, le Bodhisattva - comme beaucoup de ses compagnons en recherche adopta la vie du mendiant « qui laisse son logis derrière lui », la tête rasée, portant la robe et le bol du mendiant.
Dans la première étape de sa vie ascétique, il se dirigea successivement vers deux maîtres de méditation. Le premier, Alara Kalama, entraînait son esprit à atteindre « la sphère du néant ». L´autre Uddaka Ramaputra, enseignait un sentier de méditation vers un état de « ni connaissance ni non-connaissance ». Le Bodhisattva maîtrisa rapidement ces deux techniques mais il réalisa qu'elles ne le menaient pas au terme de sa recherche de la vérité. Déclinant l'invitation d' Uddaka qui désirait devenir son disciple, il reprit seul sa quête.
Il franchit alors une seconde étape une période de dures austérités. Considérant le corps et ses désirs comme un obstacle à la réalisation spirituelle, la plupart des pratiques religieuses du vil siècle av. J.-C. en Inde prônaient l'abnégation soi. On croyait également que les pratiques ascétiques difficiles, violentes et prolongées développaient l'énergie spirituelle (tapas, la chaleur mystique) qui apportait au yogi (l'adepte spirituel) des pouvoirs supranormaux tels que la clairvoyance, la lévitation, l'invisibilité, l'ubiquité, la capacité de guérir et de voyager à travers les solides. Ces pouvoirs sont également ceux attribués aux chamanes des sociétés tribales après leur initiation. Pendant six ans, le Bodhisattva, en compagnie de cinq autres mendiants, s'adonna aux austérités afin d'obtenir un complet contrôle sur le corps et l'esprit.
« Je porterai les austérités au plus haut », pensa le Bodhisattva, et il essaya des techniques telles que vivre d'une seule graine de sésame ou d'un grain de riz par jour. Parfois, il ne prenait aucune nourriture et repoussait les dieux qui tentaient de lui infuser de la nourriture par la peau. Mais ces six années d'austérités - durant lesquelles son corps devint complètement émacié et noir - furent « comme passer son temps à capturer J'air dans des noeuds ». Ayant décidé que « ces austérités ne sont point la voie qui mène à l´Éveil », il partit mendier de la nourriture dans les villages et les villes et s'en contenta. Les 32 caractéristiques d'un grand être réapparurent, et « la couleur de sa peau devint comme de l'or ». Telle fuit la seconde étape de la quête du Bodhisattva. Karma et Samsara La théorie selon laquelle les hommes et tous les autres êtres sensibles sont piégés dans une série interminable de naissances insatisfaisantes sous-tend la quête du Bodhisattva à la recherche d'un « état sans mort du nirvana ». De nombreux peuples tribaux anciens partageaient la croyance que les âmes transmigraient d'une vie à l'autre : après la mort, les âmes humaines et animales pouvaient continuer à vivre dans l'air, l'eau, ou bien se diriger vers une maison des âmes avant de renaître sous une forme humaine ou animale. Au cours du IIe millénaire av. J.-C., les peuples aryens du nord s'établirent au nord-ouest de lInde et développèrent la religion brahmanique d'où provient l'hindouisme. Ces peuples croyaient en un au-delà permanent et immortel dans le « monde des pères ». Mais au vu, siècle av. J.-C., la doctrine de la transmigration, modifiée par les idées indiennes, réapparut et se généralisa.
La compréhension indienne de la transmigration à l'époque du Bouddha (566-483 av. J.-C.) est résumée par le mot sancrit samsara qui signifie littéralement « errance perpétuelle » et se rapporte au voyage des âmes à travers une infinité de vies non souhaitées. Même les dieux, selon les bouddhistes, devaientmourir, remplacés par d'autres dieux dans des cieux temporaires. Ce cycle mécanique de morts et de renaissances prenait place dans un univers lui-même sujet à la destruction et à la recréation.
Tous les êtres étaient gouvernés par une loi déterminant leur place dans ces changements cosmiques: la loi du karma (littéralement « action, Couvre »). Selon la doctrine du karma, toute action impliquait la concrétisation, dans l'âme ou la structure de la personnalité, d'un mérite spirituel ou d'un démérite. Une bonne action était suivie de mérite, ce qui avait pour résultat une renaissance favorable. Une mauvaise action, intentionnelle ou non, menait à une renaissance défavorable.
Mais un comportement social parfait - dans la vie domestique, le gouvernement, le commerce ou même la prêtrisen'était pas une garantie contre la renaissance. Seuls les ascètes, complètement détachés des liens sociaux et indifférents au corps, pouvaient se libérer du samsara et atteindre la connaissance de la vie et l'état d'esprit qui les mèneraient au nirvana. Les lois du karma et du samsara ont aujourd'hui encore une puissance psychologique pour les bouddhistes comme pour les non-bouddhistes, indépendamment de la doctrine des renaissances. |